Enquete speciale
Enquete speciale: gouvernance de la CAN, zones d'opacite et mecanismes de controle
VA Hebdo 01 - Semaine du 1 au 7 juin 2026
Infographie Valeurs Africaines — composition du Comité exécutif de la CAF en 2026. Source : cafonline.com (page « Executive Committee », consultée le 04/09/2026)
La Coupe d'Afrique des nations est devenue l'un des événements sportifs les plus regardés au monde — deux milliards de téléspectateurs revendiqués par la CAF — et une machine économique dont les bénéfices attendus se comptent en centaines de millions de dollars. Cette réussite commerciale s'accompagne d'interrogations récurrentes sur la gouvernance de l'instance qui l'organise : attributions de compétitions contestées, contrats commerciaux conclus sans appel d'offres, influence des sponsors, calendrier décidé hors du continent. Cette enquête spéciale, refondue en septembre 2026, examine les zones d'opacité documentées et les mécanismes de contrôle — juridictionnels, citoyens et institutionnels — qui les encadrent. Elle distingue strictement les faits établis, les allégations en cours et les questions ouvertes.
Question strategique
La Coupe d'Afrique des nations, devenue une machine économique mondiale, est-elle gouvernée avec la transparence et l'autonomie que son audience continentale impose ?
Enquête spéciale : gouvernance de la CAN, zones d'opacité et mécanismes de contrôle
Introduction
La Coupe d'Afrique des nations est devenue l'un des événements sportifs les plus regardés au monde — deux milliards de téléspectateurs revendiqués par la CAF — et une machine économique dont les bénéfices attendus se comptent en centaines de millions de dollars. Cette réussite commerciale s'accompagne d'interrogations récurrentes sur la gouvernance de l'instance qui l'organise : attributions de compétitions contestées, contrats commerciaux conclus sans appel d'offres, influence des sponsors, calendrier décidé hors du continent. Cette enquête spéciale, refondue en septembre 2026, examine les zones d'opacité documentées et les mécanismes de contrôle — juridictionnels, citoyens et institutionnels — qui les encadrent. Elle distingue strictement les faits établis, les allégations en cours et les questions ouvertes.
Faits établis
Une compétition devenue une machine économique. Selon André Michel Essoungou, auteur d'une « Petite histoire de la Coupe d'Afrique des nations », la CAF a fait de la CAN une compétition « très profitable » : bénéfices attendus d'au moins 90 millions de dollars pour l'édition 2025-2026, et de l'ordre de 320 millions de dollars pour les années à venir. Jusqu'au milieu des années 2000, l'essentiel du financement des compétitions africaines provenait des gouvernements ; la décision de recourir aux sponsors a été prise au sein de la CAF à la fin du mandat d'Issa Hayatou et sous l'intérim d'Ahmad Ahmad.
Des sponsors puissants, une contestation citoyenne inédite. Depuis près de dix ans, la compétition porte le nom de TotalEnergies, dont le contrat est estimé entre 15 et 30 millions de dollars par an, renouvelé pour quatre années supplémentaires. Le diffuseur Canal+ détient une position dominante sur la télévision payante du continent ; Orange, Danone et le groupe Castel sont également présents. Lors de la CAN 2025 au Maroc, des collectifs africains — Greenpeace Afrique, Kick Polluters Out, Magamba Network, Kick Total Out of Africa — ont contesté ce sponsoring, en raison des projets industriels de TotalEnergies en Afrique de l'Est (gaz au Mozambique, oléoduc Ouganda-Tanzanie) et de l'héritage de l'affaire Elf. Selon la journaliste Fanny Pigeot (Off Investigation), ces collectifs ont écrit à la CAF sans obtenir de réponse à la date du débat (janvier 2026).
Des contrats historiquement conclus sans appel d'offres. L'historien et analyste André Michel Essoungou rappelle que le contrat avec le groupe Lagardère a été jugé « presque scandaleux » par la cour d'Afrique australe compétente, faute d'appel d'offres ; le contrat de beIN Sports a également été retoqué à un moment pour la retransmission des matchs. Il note que des appels d'offres sont publiés « depuis 3-4 ans », tout en reconnaissant que des progrès restent à faire.
Une enquête journalistique sur l'attribution de la CAN au Maroc. Une enquête du journaliste Romain Molina, relayée par Sport News Africa et reprise par la presse (mars 2026), allègue une manipulation présumée du Jury d'Appel dans le cadre de l'attribution de la CAN au Maroc : licenciement soudain, deux semaines avant la décision, du responsable chargé de garantir l'indépendance du Jury, sans remplaçant désigné ; sélection des jurés par un proche du secrétaire général de la CAF, en violation des règles ; et présence d'un membre présentant un potentiel conflit d'intérêts. La CAF n'a pas confirmé ces allégations dans les sources consultées.
Une autonomie discutée face à la FIFA. Des observateurs, dont Essoungou, estiment que « la CAF n'est pas maîtresse de ses décisions », citant le passage de la CAN de deux à quatre ans et l'incertitude sur le calendrier des prochaines éditions, « décidé en partie à Zurich ». Selon eux, « la CAF est devenue une sorte de département de la FIFA ». Des médias (Guardian Nigeria) relèvent aussi des divergences entre l'UEFA et la CAF dans leurs réponses à la FIFA.
Analyse Valeurs Africaines
L'enquête sur la gouvernance de la CAN touche un nerf sensible : la compétition est devenue un bien public continental — deux milliards de téléspectateurs, des passions partagées pendant un mois — dont l'économie échappe largement aux instances africaines. Le contraste est saisissant entre l'audience, la rentabilité et l'opacité relative des processus : attribution des compétitions, contrats de sponsoring, calendriers. Les allégations de l'enquête Molina, si elles étaient confirmées, montreraient que les garde-fous censés garantir l'indépendance des jurys peuvent être contournés — et que l'absence de transparence nourrit la défiance.
La contestation citoyenne est un fait nouveau majeur : des organisations africaines s'emparent de la question du sponsoring et interpellent directement la CAF, au nom de l'environnement et des communautés. Elle déplace le débat de la seule gouvernance sportive vers la responsabilité des partenaires commerciaux — et oblige l'instance à répondre, sous peine de voir sa légitimité contestée.
Enfin, la question de l'autonomie vis-à-vis de la FIFA dépasse le football : elle illustre la difficulté des institutions africaines à peser dans des écosystèmes mondiaux dont les règles sont fixées ailleurs. La CAN, vitrine du continent, est aussi le miroir de ses fragilités institutionnelles.
Incertitudes et limites
Cette enquête repose sur des sources ouvertes (presse, émission « Décrypter l'Afrique », travaux d'analystes) et distingue faits établis et allégations. Les révélations de Romain Molina sur l'attribution de la CAN au Maroc sont des allégations non confirmées par la CAF ni par une décision juridictionnelle à la date de rédaction. Les chiffres de bénéfices (90 et 320 millions de dollars) proviennent de déclarations publiques du président de la CAF rapportées par un analyste, sans documents comptables vérifiés. Les montants du contrat TotalEnergies (15-30 M$ par an) sont des estimations de presse. La réalité des mécanismes de contrôle internes de la CAF n'a pas pu être audité indépendamment. Aucune accusation de culpabilité n'est portée : les éléments présentés appellent vérification par les instances compétentes.
Conclusion
La Coupe d'Afrique des nations est devenue trop grande — en audience, en argent, en symboles — pour que sa gouvernance reste une affaire interne. Les mécanismes de contrôle existent : juridictions d'appel, tribunaux, presse d'investigation, mobilisations citoyennes. Leur efficacité dépendra de la capacité de la CAF à répondre aux allégations documentées, à publier des appels d'offres crédibles et à reconquérir une autonomie réelle face à la FIFA. L'enjeu n'est pas seulement sportif : c'est la crédibilité des institutions africaines de gouvernance qui est regardée par deux milliards de personnes.
Sources
- IvoireMatin / Sport News Africa — « Football africain : une enquête pointe une possible manipulation de la CAF pour la CAN », 25 mars 2026 : https://ivoirematin.com/fr/news/7/football-africain-une-enquete-pointe-une-possible-manipulation-de-la-caf-pour-la-can_n_119649.html
- SenePlus / « Décrypter l'Afrique » (Vox Africa) — « La CAN appartient-elle encore à l'Afrique ? », 13 janvier 2026 : https://www.seneplus.com/article/la-can-appartient-elle-encore-lafrique
- Ndarinfo — « Litige CAN 2025 : le Comité exécutif de la CAF convoqué en réunion d'urgence », 29 mars 2026 : https://www.ndarinfo.com/Litige-CAN-2025-le-Comite-executif-de-la-CAF-convoque-en-reunion-d-urgence-ce-dimanche-29-mars-2026_a43697.html
- Tribuna — « "La CAF a pris de nombreux conseils juridiques" : Patrice Motsepe annonce des mesures fortes après l'imbroglio du trophée de la CAN 2025 », 29 mars 2026 : https://tribuna.com/fr/news/2026-03-29-la-caf-a-pris-de-nombreux-conseils-juridiques-patrice-motsepe-annonce-de-mesures-fortes-a/
- Guardian Nigeria — « UEFA, others' response to FIFA expose weakness in CAF » : https://guardian.ng/sport/uefa-others-response-to-fifa-expose-weakness-in-caf/