Analyse de fond
Sahel 2026: architectures de securite concurrentes et recomposition des alliances
VA Hebdo 01 - Semaine du 1 au 7 juin 2026
Photo : Capt George Christie / UK Ministry of Defence (OGL 3) — casques bleus MINUSMA, zone de Gao, Mali
Depuis l'effondrement du G5 Sahel et le départ des dispositifs hérités de l'ère Barkhane, une question structure la sécurité du Sahel central : quelle architecture militaire remplacera les mécanismes défunts ? La réponse porte un nom — la Force unifiée de l'Alliance des États du Sahel (FU-AES) — et un chiffre en constante hausse. Lancée en décembre 2025 et basée à Niamey, cette armée commune au Mali, au Burkina Faso et au Niger s'est imposée en quelques mois comme la pièce centrale d'un nouveau dispositif, tandis que la CEDEAO pousse de son côté sa propre brigade antiterroriste. Deux architectures concurrentes se dessinent, séparées par une fracture institutionnelle mais confrontées à la même menace. Cette analyse actualise le dossier de mai 2026.
Question strategique
La Force unifiée de l'AES, troisième tentative d'armée commune sahélienne après la Force multinationale mixte et le G5 Sahel, peut-elle réussir là où ses prédécesseurs ont échoué ?
Sahel 2026 : architectures de sécurité concurrentes et recomposition des alliances
Introduction
Depuis l'effondrement du G5 Sahel et le départ des dispositifs hérités de l'ère Barkhane, une question structure la sécurité du Sahel central : quelle architecture militaire remplacera les mécanismes défunts ? La réponse porte un nom — la Force unifiée de l'Alliance des États du Sahel (FU-AES) — et un chiffre en constante hausse. Lancée en décembre 2025 et basée à Niamey, cette armée commune au Mali, au Burkina Faso et au Niger s'est imposée en quelques mois comme la pièce centrale d'un nouveau dispositif, tandis que la CEDEAO pousse de son côté sa propre brigade antiterroriste. Deux architectures concurrentes se dessinent, séparées par une fracture institutionnelle mais confrontées à la même menace. Cette analyse actualise le dossier de mai 2026.
Faits établis
La FU-AES : troisième tentative d'armée commune sahélienne. Selon l'Institute for Security Studies (ISS), la Force unifiée de l'AES constitue la troisième tentative de mécanisme de sécurité commun au Sahel central, après la Force multinationale mixte (2017) et la Force conjointe du G5 Sahel, devenue inopérante après le départ des forces étrangères et le repli des contingents entre 2022 et 2023. L'AES, devenue confédération le 6 juillet 2024, a fait de cette force un symbole de sa souveraineté revendiquée, au même titre que son passeport biométrique commun, sa banque d'investissement ou son projet de monnaie.
Une montée en puissance rapide des effectifs. Annoncée à 5 000 hommes début 2025, la force est portée à 6 000 fin 2025 — le président nigérien justifiant ce renforcement par des menaces « haute technologie » — puis, les 16 et 17 avril 2026, les chefs d'état-major des trois pays valident un objectif de 15 000 soldats, selon Africa Defense Forum. En un peu plus d'un an, la cible d'effectifs a triplé.
Trois ruptures doctrinales avec le G5 Sahel. Premièrement, un commandement intégré disposant, selon l'ISS, d'une autorité opérationnelle totale : les unités peuvent être déployées sans l'aval préalable des états-majors nationaux, là où les bataillons du G5 étaient cantonnés à un droit de poursuite limité à une centaine de kilomètres de part et d'autre des frontières. Deuxièmement, un financement national : depuis le 28 mars 2025, un prélèvement de 0,5 % sur les importations finance les institutions confédérales, complété par des fonds nationaux dédiés (Fonds de soutien patriotique au Burkina, Fonds de solidarité au Niger, fonds équivalent au Mali). Troisièmement, des partenaires diversifiés — Russie (via Africa Corps), Turquie, Iran, Chine — plutôt qu'un parrain unique.
Des premiers engagements sur le terrain. Les armées de l'AES ont mené l'opération tripartite Yéréko 2 (février-mars 2025) dans le Liptako-Gourma, présentée comme dirigée contre l'EIGS, et l'Alliance a confirmé en mai 2026 des frappes aériennes conjointes au Mali après des attaques attribuées à des jihadistes liés à Al-Qaïda et à des groupes séparatistes touaregs. L'emploi croissant de l'aviation et la généralisation des drones marquent une inflexion par rapport à l'ère du G5 Sahel, où l'absence de vecteur aérien était une faiblesse majeure.
En parallèle, la CEDEAO construit sa propre réponse. Réunis à Abuja le 15 décembre 2025, les chefs d'État de la CEDEAO ont décidé la création d'une brigade antiterroriste de 1 650 soldats d'ici fin 2026, avec des systèmes de renseignement intégrés, pour répondre aux 450 attaques recensées en Afrique de l'Ouest en 2025 (près de 1 900 morts). Russes et Américains pressent les deux blocs de coopérer.
Analyse Valeurs Africaines
La coexistence de deux architectures — la FU-AES à Niamey, la brigade CEDEAO en préparation — traduit d'abord une réalité politique : la sécurité sahélienne s'est fragmentée avec la CEDEAO, et chaque bloc construit désormais sa propre réponse à une menace qui, elle, ignore les frontières institutionnelles. La FU-AES répond à un diagnostic juste : le G5 Sahel a échoué par commandement cloisonné, sous-financement chronique (budget opérationnel estimé à 423 millions d'euros, très supérieur aux contributions des États) et dépendance à un parrain unique. L'intégration du commandement et le financement national sont des réponses structurelles crédibles à ces trois faiblesses.
Mais les fragilités pointées par l'ISS restent entières. Le déficit aérien et de renseignement — précisément les lacunes qui avaient miné le G5 — n'est pas comblé par des frappes ponctuelles. Le financement souverain, adossé pour partie aux recettes minières, n'a pas démontré sa soutenabilité, et le détail des contributions n'est pas public. L'isolement vis-à-vis de la CEDEAO prive la force de coordination avec des voisins côtiers exposés aux mêmes réseaux, du Nigeria au Bénin. Enfin, la mobilité des groupes armés — capables de frapper les villes comme les axes, à l'image du blocus de carburant imposé à Bamako — impose une capacité d'anticipation que ni les effectifs ni les communiqués ne garantissent.
Le risque serait de répéter l'erreur du passé sous une forme inversée : remplacer la dépendance à un parrain unique par l'isolement régional, et l'optimisme des annonces par une sous-estimation des contraintes de renseignement et de coordination. La réussite de la FU-AES se jouera moins dans ses effectifs que dans sa capacité à s'articuler avec les armées nationales et avec les voisins du golfe de Guinée.
Incertitudes et limites
Cette analyse repose sur des sources ouvertes (ISS, presse, plateformes spécialisées) ; les effectifs cités (5 000 → 6 000 → objectif 15 000) proviennent d'annonces officielles et de la presse et n'ont pas été vérifiés indépendamment. Le détail des contributions financières n'est pas public. L'étendue réelle de l'autorité opérationnelle du commandement intégré et le niveau de coordination effectif des opérations restent difficiles à évaluer de l'extérieur. Les résultats des frappes de mai 2026 n'ont pas fait l'objet de bilans indépendants publiés.
Conclusion
Le Sahel central vit une expérience inédite : pour la première fois, les trois États de la zone des trois frontières construisent une armée commune financée par leurs propres ressources, hors des cadres hérités. La FU-AES répond aux leçons du G5 Sahel — commandement intégré, financement national, partenaires diversifiés — mais ses limites structurelles (déficit aérien et de renseignement, financement incertain, isolement régional) rappellent que l'architecture ne fait pas la sécurité. L'enjeu des prochains mois est double : transformer l'ambition des effectifs en capacités réelles, et prouver qu'une force sahélienne peut combattre la même menace que ses voisins côtiers sans coopérer avec eux.
Sources
- Sahel Watch — « Force unifiée de l'AES : où en est l'armée commune du Sahel face aux jihadistes ? », 22 juin 2026 : https://sahel.watch/force-unifiee-aes-armee-commune-sahel/
- Institute for Security Studies (ISS) — « La Force de l'AES fera-t-elle mieux que celle du G5 Sahel ? », 4 mars 2026 : https://issafrica.org/fr/iss-today/la-force-de-l-aes-fera-t-elle-mieux-que-celle-du-g5-sahel
- Africanews — « Alliance of Sahel States confirms joint airstrikes in Mali », 1er mai 2026 : https://www.africanews.com/2026/05/01/alliance-of-sahel-states-confirms-joint-airstrikes-in-mali/
- Africa Defense Forum — « AES Seeks to Strengthen CT Efforts Through Unified Force », avril 2026 : https://adf-magazine.com/2026/04/aes-seeks-to-strengthen-ct-efforts-through-unified-force/
- Journal du Mali / Centre 4s — « CEDEAO – AES : coopérer contre le terrorisme » et analyse de la brigade antiterroriste : https://journaldumali.com/cedeao-aes-cooperer-contre-le-terrorisme/
- AllAfrica / Centre 4s — « West Africa: Sahel — ECOWAS Anti Terrorism Brigade », 15 janvier 2026 : https://allafrica.com/stories/202601150553.html